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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


mardi 11 décembre 2012

Loin de la Lorraine




Depuis sa ferme de l'Arbre Vert, à Croismare, André Frichement, dont on connaît les poésies et les nouvelles, se souvient des Noël passés dans un camp de réfugiés.

Que m'arrive-t-il ? Seul, je me traîne dans ce chemin terreux me ramenant au village. Exténué, je porte un sapin plus grand que moi, qu'un méchant vent frisquet voudrait m'arracher. Je veux le garder intact ce sapin de Noël qui va embellir "le poêle", la chambre de devant, la belle chambre de notre maison paysanne de la région des Étangs. Mais voici que je plonge et descend, descend dans un trou sans fond. Un vrai cauchemar.
Un cauchemar en effet d'où j'émarge le cœur battant la chamade. Mal à l'aise et ressentant le froid du matin, d'un geste instinctif, je cherche "le plumon", l'édredon de duvet d'oies si léger et si chaud. Pourtant ma main ne rencontre qu'une couverture trop sèche. Je ne suis pas dans un trou et pourtant je me sens un peu gêné pour me retourner. Je ne suis plus dans mon lit habituel de la chambre de notre maison de Lorraine. Dans la demi-inconscience du réveil, je réalise que j'ai rêvé. Je ne suis plus en Lorraine mais dans la Drôme, dans le camp de réfugiés de Bourg-de-Péage. C'est ici que nous avons échoué il y a six semaines alors que des milliers de nos contemporains, eux aussi expulsés, ont été dispersés dans toute la France Libre en ce novembre 1940. Dans notre baraquement, nous sommes un peu privilégiés car n'étant que 40, alors qu'au "dortoir" voisin, ce sont une centaine de personnes qui se partagent les châlits à étage.
Nous profitons de lits militaires mais les lamelles d'acier des sommiers sont faites pour supporter des adultes et bombées au milieu. À 12 ans, je ne fais pas le poids. La première nuit, j'ai roulé et me suis retrouvé à terre.
En cette froide nuit de Noël, le feu a été entretenu plus qu'à l'accoutumée, car une messe de minuit a été célébrée à la chapelle du camp dans laquelle il fallut nous serrer. Pour tous ce fut un de ces moments que l'on n'oublie pas.
 Bien éveillé maintenant, alors que tout semble dormir dans cette promiscuité à laquelle on s'habitue graduellement "plus ou moins", je perçois les différents bruits de la pièce. Rassuré car dans notre groupe familial, frères et sœur ainsi que nos parents semblent apaisés, je m'adonne au souvenir des fêtes de fin d'année passées chez nous. Pour les enfants, puisque je le suis encore un peu, la Saint-Nicolas a toujours été l'événement de l'hiver. Que de fois n'ai-je entendu : attention, saint Nicolas viendra bientôt et si tu n'as pas été gentil, tu n'auras que le Père Fouettard. Je me revoie dans la chambre où se déroulaient les soirées chez nous. Anxieux, nous attendions, viendra-t-il pour nous ? Certes, nous l'espérions mais redoutions aussi sa venue. Venant du paradis où tout se sait, il devait connaître toutes nos désobéissances.
La soirée et l'attente se prolongeant, invariablement, notre papa disait : "Je vais faire un tour chez la Manmie (une cousine) pour voir si saint Nicolas est déjà passé chez eux". Tout aussi invariablement, le grand saint arrivait pendant son absence. Un bruit de sonnailles résonnait dans le couloir annonçant son arrivée. En réalité, c'était mon père habillé en évêque à la barbe généreuse qui traînait une simple attache de vache sur le carrelage. Dans le silence angoissant de l'instant, le bruit de la chaise sautillant sur les dalles nous paralysait littéralement. Pourtant ce n'était pas les trompettes de Jéricho, mais nous n'en menions pas large, groupés autour de notre mère qui accueillait l'auguste visiteur. Interrogés tour à tour, nous balbutions des réponses, capables, espérions-nous, de nous attribuer les faveurs du ciel. Ensuite, il fallait réciter une prière ; devant un Saint, quoi de plus logique, puis un poème appris à l'école. Alors nous avions droit aux jouets désirés : un jeu de cubes pour l'un, un jeu de construction à un autre, un album à colorier pour les plus petits. Je me souviens avoir reçu également une petite brouette ; en fait, pas tellement petite, puisqu'elle devait me permettre d'approvisionner en bois la cuisinière de la maison.
Le calme étant revenu après le départ du bienfaiteur à qui nous avions promis une conduite exemplaire, notre père que nous n'avions reconnu réapparaissait tout étonné et navré d'avoir raté l'événement.
Ici, au camp, le patron de la Lorraine n'a pas abandonné ses protégés est a venue a été un grand moment de réconfort pour les exilés. Dans notre baraque N° 6, entourant Marie Corbier qui vient de nous l'apprendre, nous chantons la complainte se terminant par ces mots : "Viens, couvre encore de ton doux patronage tes vieux amis, les enfants des Lorrains".
Bien réveillé maintenant, recroquevillé pour me protéger du froid du matin, me reviennent en mémoire les Noëls des années précédentes en Lorraine. En attendant la messe de minuit, le sapin décoré de guirlandes trônait en bonne place. Quelle joie d'allumer les multiples bougies. Avant de s'apprêter pour l'office, mon père partait à l'écurie et donnait une ration supplémentaire aux chevaux afin qu'eux aussi participent à la joie collective. Notre mère restant à la maison garderait le feu et nous préparerait un bon chocolat pour notre retour.
À la maison, il n'y avait pas de cadeaux ni de crèche. La somptueuse crèche avait sa place à l'église et avait ébloui mes premiers pas de bambin il y a bien longtemps déjà. Les bergers et leurs moutons puis ensuite les rois mages et leurs chameaux, ces animaux inconnus, m'avaient captivé. Noël pour moi encore tout petit était surtout la Nativité, l'image d'une humble famille mise à l'honneur.
Ici, cette messe dans la chapelle du camp, ornée pour la circonstance de branches de sapin, demeurera pour le reste de nos jours un souvenir très fort. Dans le malheur, l'esprit de fraternité abolit toutes les différences et rend bien futiles les querelles de clocher antérieures.
Cinq Noëls nous tiendront éloignés de "chez nous". Bannis de Lorraine, nous restons plus que jamais fidèles à nos idéaux régionaux.


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