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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


vendredi 21 décembre 2012

Georges et l'enfant




 France Wagner a enregistré un CD avec sa voix et ses textes, a signé un recueil de nouvelles à compte d'auteur, et remis avec joie le pied à l'étrier pour cette rubrique.

Après de nombreux séjours en Italie et à Paris, Georges de La Tour, nommé peintre ordinaire du Roi par Louis XIII, vivait désormais à Lunéville, cité d'origine de Diane, son épouse. Avec leurs dix enfants, ils connaissaient l'opulence grâce aux revenus de leurs terres. Quant à son œuvre, encore inachevé, il fleurissait les cabinets du Roi et de sa cour.

La nuit du 23 décembre 1646, La Tour  fit un rêve affreux ; depuis six mois, le Maître travaillait à L'Adoration des Mages. Le soir de Noël le tableau serait offert, comme chaque année une toile, au duc de la Ferté-Sénectère, Monsieur – dixit le Roi -  était satisfait de sa réalisation : une nouvelle "nuit" éclairée par une bougie. Las ! Seule manquait la source de lumière éclairant le tableau : l'enfant. Le modèle, souffrant de diarrhées depuis une semaine, dépérissait sous les yeux de sa mère, épouse d'un gouverneur. Prise de vomissements, la nourrice avait été remplacée mais – le fait est notoire – l'avarice de La Tour était telle que les deux femmes, sous alimentées, se mouraient. Du centre et des faubourgs de la ville arrivaient des mamans portant un ou plusieurs nourrissons en offrande au peintre. Source d'immortalité, espoir de quelques repas un peu moins maigres qu'à l'accoutumée, l'enfant était devenu une solide valeur marchande. Joufflus, jaunâtres ou faméliques, aucun n'égalait en finesse les traits esquissés sur la toile.

Les premiers jours, Georges avait laissé libre cours à son caractère violent, frappant les nourrices, les servantes, même sa femme. On avait écarté de justesse ses propres enfants. Devant le défilé des corps emmaillotés et hideux, il avait injurié ses gens, enfin la tristesse et l'abattement avaient eu raison de lui. Incapable de tenir un pinceau, il sombrait dans une mélancolie morbide.

Un matin, en entrant dans son atelier, victime d'une hallucination, il avait vu l'horreur : en lieu et place du berger et de Joseph, Le Caravage et Zurbaran pointaient un doigt hilare sur la couche vide, la lèpre rongeait le doux visage de Marie, à la place de l'agneau un loup ! Les habitants, inquiets, suivaient d'un œil désolé la silhouette penchée sur les rives de la Vezouze. Un matin, alors que ses fidèles avaient ratissé sans succès toute la région, Georges, amaigri, hirsute, l'habit froissé, partit seul vers la forêt. L'échéance approchait, nous étions le 23 décembre. Désespéré, il marchait dans une nuit comme il n'en avait jamais peint. Il avançait, oppressé, ramassé sur lui-même. C'est alors qu'il crut deviner une lueur dans la masse sombre. Il s'arrêta. À quelques mètres, une lumière vacillante, éthérée, irradiait le sol. Une bouffée de joie le fit chanceler. D'un geste vif, il força l'enchevêtrement du feuillage : au cœur d'une clairière, une femme soufflait sur un maigre feu. À ses côtés, une jeune fille, le visage penché sur celui d'un ange, donnait le sein à l'enfant. 

Nul ne sait aujourd'hui, pas même les historiens, pourquoi ce 24 décembre 1646, dès son réveil, La Tour fit préparer pour sa maison, servantes y compris, un festin mémorable. Mais on est sûr que L'Adoration des Mages, terminée depuis un mois, fit grande impression sur le Duc de Lorraine.

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