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mardi 24 avril 2012

Oktimiji et les canards sauvages

Il ne valait pas pas grand chose Oktimiji.il était égoïste, sournois, menteur ; aussi n'avait-il aucun ami et vivait-il seul dans un teepee, qu'il avait dressé au bord de la rivière, à l'orée d'un petit bois. Il était aussi peu agréable à regarder qu'à fréquenter, avec ses pommettes trop saillantes, sa figure mal peinte de rouge et de bleu, ses yeux entourés d'un large cercle noir et ses cheveux toujours crasseux, qui ressemblaient à des cordons sales.
Oktimiji, paresseux, ne voulait rien faire de bien. lorsqu'ils entait la faim lui mordre le ventre, il préférait voler ou user de ruse, plutôt que de chasser ou de pêcher comme tout bon Indien doit le faire. Et c'est une de ses ruses que je vais vous raconter.

Il n'avait rien à manger ce jour-là lorsque, accroupi devant son teepee, il vit au loin, dans le marécage, des oiseaux qui semblaient être des canards. Il se dit qu'il pourrait trouver là de quoi faire plusieurs bons repas ; et, prenant sa vieille couverture et son tambour, il partit en longeant la rivière.
A un endroit où se trouvaient de hautes herbes sèches, il en arracha quelques poignées et les mit dans sa couverture, dont il noua les quatre coins. Son léger fardeau sur le dos, il continua allégrement sa route ; ses lèvres grimaçaient d'un plaisir malicieux et il sautillait sur le sol sablonneux et inégal.
Les canards ne se doutaient guère des idées d'Oktimiji. Ils étaient heureux d'être ensemble dans ce marécage, de sentir le bon soleil sur leur dos, l'eau bien boueuse à leurs pattes. Ils avaient mangé à leur faim et les plus jeunes s'amusaient à se poursuivre en ramant vigoureusement. Ils chantaient et dansaient aussi, car les canards chantent et dansent quand ils sont heureux. Les plus vieux tournaient dans l'eau en larges ronds, balançant la tête de droite et de gauche, regardant avec bienveillance et avec plaisir les ébats de la jeunesse et poussant des "coin... coin..." de satisfaction.
L'air tout joyeux, Oktimiji s'avançait vers le marais. Les canards, le voyant sans armes et souriant, crurent qu'il avait bien mangé lui aussi, et que, par conséquent, il était sans méchanceté. Ne craignant rien de lui, certains parmi les plus jeunes crièrent :
- Bonjour, Oktimiji !
- Bonjour, mes amis, bonjour !
- Que portes-tu sur le dos ?
Hélas ! les canards sont souvent bavards et curieux. Ils sont aussi confiants et naïfs. Ils ne remarquèrent pas le plissement de lèvres et la lueur sournoise qui brillait dans les yeux de l'Indien. Le contenu de la couverture les intéressait trop ! Tous les cous se tendaient vers cette couverture gonflée et tous les becs, jeunes ou vieux, remuaient :
- Coin... coin... Oktimiji, que portes-tu là ?
- Oh ! rien de bien intéressant, répondit celui-ci. ce n'est qu'un paquet de chansons.
- Un paquet de chansons ? Coin... coin... Oktimiji, ouvre ton paquet, laisse-nous entendre tes chansons ! Coin... coin... coin....
Et voilà tous les canards qui accourent autour de lui, lui passant entre les jambes, lui becquetant les mollets, tirant les franges de sa tunique en peau de daim, chacun le suppliant à sa manière.
- Vous êtes mes amis et je serai heureux de faire sortir mes chansons pour vous, dit enfin Oktimiji, mais elles sont timides. Il faudrait les entendre les yeux fermés, en dansant en rond autour de moi pour les encourager.
- Qu'à cela ne tienne, Oktimiji ! Nous fermerons les yeux et danserons en rond autour de toi, pendant que sortiront tes chansons !
- Entendu, mes amours !
Et l'Indien fit d'abord asseoir les oiseaux autour de lui pendant qu'il se préparait. Puis il prit son tambour et son paquet et dit :
- Maintenant, que toutes les paupières se ferment. Ceux qui ouvrirons auront à jamais les yeux couleur de sang. Écoutez mes chansons, en dansant, les yeux fermés.
Oktimiji se mit alors à frapper sur son tambour et, à chanter doucement. Les canards se levèrent et, toujours en rond, au rythme de la chanson, ils commencèrent à danser, les yeux bien clos.
Peu à peu, le bruit du tambour cessa. La chanson fut chantée d’une voix de plus en plus forte. Le rythme en devint moins bon ; on sentait de grands mouvements, comme si Oktimiji s'agitait au centre du cercle. Que faisait-il ? Est-ce que, par hasard, les chansons voulaient s'enfuir et qu'il essayait de les rattraper ? Nul n'osait ouvrir les yeux, de peur de les avoir à jamais couleur de sang, et l'on continuait de tourner sans lever les paupières.
Tout à coup, on entendit un ci de terreur et d 'alarme : "Sauvez-vous ! Sauvez-vous !"
C'était le cri d'un des jeunes canards qui, plus curieux  que les autres et ne pouvant résister davantage à la tentation, avait voulu voir ce qui se passait. Et qu'avait-il vu ?
Debout au milieu du cercle, Oktimiji chantait, mais tout en chantant, il attrapait celui des canards qui passait devant lui et lui tordait le cou avant que le malheureux eût le temps de pousser un cri de souffrance ou d'alarme.
Ce fut la débandade. Tous se sauvèrent, aussi loin et du mieux qu'ils purent : les jeunes s'envolèrent à tire d'ailes, malgré les battements précipités de leur cœur et les vieux, s’aidant à la fois de leurs pattes et de leurs ailes, essayèrent de se cacher dans les roseaux. Leur cœur à eux aussi battait à se rompre et leurs yeux étaient rouges de frayeur.
Pendant ce temps, Oktimiji, cruel et fourbe, riait en voyant leur épouvante et leur détresse. Il avait autour de lui une bonne douzaine de victimes, de quoi faire quelques bons repas. Il les ramassa dans sa couverture et, toujours ricanant, il partit vers son teepee en fredonnant ses chansons.
les vieux le virent s'éloigner ; et eux, qui étaient sages et prévoyants, ils disaient, en hochant la tête et en pleurant la mort des leurs :
- Oktimiji est rusé, menteur et méchant. personne ne l'aimera jamais. personne ne l'aidera quand ils era dans le besoin ! Il mourra seul dans son teepee et le Grand-Esprit ne voudra pas le recevoir au Terrain-de-chasse-des-Bienheureux, là où vont les Indiens qui, sur terre, ont été braves, justes et francs !

***
Helène Fouré-Selter
Contes et légendes de Indiens peaux-Rouges
Éditions Fernand Nathan




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