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mardi 3 janvier 2012

Pourquoi les lapins creusent un terrier


Cela remonte au temps où la terre souffrit d'une si grande sécheresse qu'il n'y eut plus un brin de verdure dans la plaine.
Le soleil brûlant avait tari les ruisseaux et les rivières et l'on avait vu la lune s'arrondir puis décroître plusieurs fois sans qu'une goutte de pluie ne tombât au sol. faute d'humidité, non seulement l'herbe et les plantes, mais les arbres mêmes se desséchaient et mouraient. Seul une sorte de puits naturel, étroit mais plus profond que le lit de la rivière, contenait encore un peu d'eau. Toutefois, il y en avait si peu que, d'un commun accord, les animaux avaient sagement décidé de n'y aller qu'une fois par jour, et chacun à son tour, y puiser une ration, insuffisante certes, mais dont ils devaient se contenter, afin que chacun pût en avoir sa part.

Affamés et incapables de se désaltérer vraiment, ils maigrissaient et semblaient se dessécher eux aussi. Poils et plumes avaient perdu le brillant lustre des jours d'abondance. Cela faisait pitié de les voir tous, abattus, le ventre creux et l’œil terne, tous... sauf le lapin, qui, lui, ne semblait pas, comme les autres, souffrir de privations.
- Quel est ton secret, Frère lapin ? lui demandait-on.
Au lieu de répondre, Lapin souriait malicieusement, relevait avec arrogance et le plus qu'il pouvait sa petite queue blanche et agitait ses longues oreilles l'une après l'autre.
C'est là un exercice assez difficile et qui demande de l'entraînement si on veut le faire bien, aussi aimait-il à exhiber son talent, se croyant très fort parce que bien peu de ses amis pouvaient l'imiter.
Mais ses amis n'étaient plus d'humeur à s'amuser ou à admirer son adresse.
Ils avait faim et soif et se demandaient plutôt comment leur frère pouvait encore parader et avoir les yeux éveillés et le poil lustrant. Peu à peu, ils en vinrent même à soupçonner Lapin...
Serait-il possible que, manquant à l'engagement pris par tous, il allât au trou puiser une partie de la ration des autres ? Ils voulurent s'en assurer. Pour cela, ils modelèrent une sorte de loup d'argile et de bitume, le couvrirent d'une épaisse couche de glu et le placèrent près du puits.

C'est lorsqu'il faisait bien sombre, après la tombée de la nuit, que Lapin allait se désaltérer au trou, et, sans penser aux autres, buvait tout son saoul. Il s'y rendait en rampant sous la brousse, sans bruit, la queue bien collée au corps, pour éviter que sa blancheur brillât au clair de lune, et les oreilles baissées afin que nul n'en aperçut les pointes.
Ne se doutant pas de ce qui l'attendait, il partit donc ce soir-là comme à l'ordinaire.
Il allait en rampant, doucement, doucement, s'arrêtant souvent à cause du craquement des broussailles, l'oeil et l'oreille aux aguets, effrayé au moindre bruit, le cœur battant à grands coups quand, soudain, il crut distinguer une forme noire, penchée au bord du trou où il allait boire. Il hésita un moment, puis, s'enhardissant, il demanda :
- Qui est là ?
Pas de réponse.
Il fit quelques pas, plus doucement encore que précédemment et crut reconnaître un loup, un jeune loup, qui, profitant de l'obscurité, venait, lui aussi, s'abreuver au dépens des autres.
Tout d'abord cela lui sembla étrange. Il ne savait que faire.
Un moment, il pensa partir, sans bruit, comme il était venu ; mais il avait soif ; et puis, il ne pourrait même pas raconter aux autres ce qu'il avait vu, car alors on lui demanderait pourquoi il était dans ces parages. mieux valait donc qu'il se désaltérât lui aussi.
Il s'approcha davantage. Cette fois, il ne prit aucune précaution, au contraire,. Il remuait à plaisir les touffes d'herbes séchées qui craquaient en se brisant. Il s'attendait à ce que, l’entendant venir, la forme noire se retournât, mais il n'en fut rien.
Il rassembla alors tout son courage et demanda à haute voix :
- Que faites-vous ici, Frère Loup ?
Le loup ne répondit pas, et pour cause ! Il restait immobile, penché au-dessus  du puits à l'entrée du trou.
" S'il ne cesse de boire, se dit Lapin, il ne restera rien pour moi !"
Alors, exaspéré par ce silence, furieux à l'idée qu'il ne pourrait se désalterer à son tour, et se croyant d'ailleurs très brave, Lapin haussa plus encore la voix :
- Ne m'entendez-vous pas ? Je vous demande ce que vous faites ici ?
A l'entendre, on eût cru un innocent scandalisé, demandant des explications à un coupable.
A ce moment-là, la lune passant entre deux nuages éclaira un instant la scène, et il lui sembla que le dos de son confrère était doucement secoué d'un rire moqueur. Cela le mit hors de lui. Il oublia un moment qu'il n'était qu'un lapin, et qu'un loup pouvait ne faire de lui qu'une bouchée. Son ton devint menaçant :
- Partez dit-il, ou vous aurez affaire à moi !
naturellement, le loup ne bougea pas.
Lapin s'approcha alors si près qu'il put cette fois donner un coup de patte. La glu se colla à sa patte.
Furieux, croyant à un mauvais plaisant et d 'ailleurs ne doutant plus de sa force, il cria d'une voix rageuse :
- Faites-moi place ou je vous renverse d'une ruade.
Joignant le geste à la parole, il se retourna, s'arcbouta sur ses pattes de devant et lança un grand coup dans le dos du loup, mais alors il se sentit terriblement englué. Il essaya de se retourner, se débattit en vain. Plus il tâchait de se décoller du loup, plus il se sentait retenu par cette poix. Il s'en mettait partout.
Fou de dépit et de rage, il essaya de rouler sur l'herbe pour se dégager, mais il put qu'entraîner avec lui ce qu'il avait cru être son adversaire et bientôt tous deux formèrent une véritable boule.
Alors, incapable de se dégager, à bout de force et pouvant à peine respirer, il finit par perdre connaissance.
C'est dans cet état que les autres animaux le trouvèrent, quand les premiers d'entre eux vinrent à l'aube s'abreuver à leur tour.
Ils le dégagèrent, l'aidèrent à se nettoyer et ne lui dirent rien, mais Lapin comprit ce que l'on devait penser de lui. Il en fut à tel point honteux, mortifié et repentant, qu'il creusa un trou et s'y réfugia. Il espérait que, s'il ne se montrait pas trop, on finirait peut-être par oublier son manque de parole et sa sottise. Et c'est à partir de ce moment-là que les lapins prirent l'habitude de vivre dans un terrier.

***
Hélène Fouré-Selter
Contes et légendes des Indiens Peaux-Rouges
Éditions Fernand Nathan

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