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lundi 10 octobre 2011

L'omelette désobéissante

- Rien de meilleur qu'une bonne omelette bien épaisse et bien grasse !  dit la mère en apportant les pots et en allumant le feu.
Dans le plus grand, il y avait de la farine, dans le deuxième du lait, dans le troisième de la graisse. A portée aussi la salière et le sucrier, sans oublier, bien sûr, un bel œuf nacré que la meilleure poule venait de pondre. La mère brisa cet œuf au-dessus de la farine, versa du lait, saupoudra de sucre, mélangea le tout, et cela devint une omelette très convenable. Dans la poêle, l'omelette gonfla.
L'odeur appétissante qui s'en dégageait attira les sept enfants autour du feu. Chacun d'eux suppliait : 
- O mère, laisse-moi goûter cette merveille !
Et même le grand-père quitta son fauteuil, trotta par la cuisine et, la mine gourmande, demanda :
- Ma chère fille, donne-moi un morceau de cette bonne omelette, je meurs de faim.
- C'est trop tôt encore ! répliqua la mère qui regarda dans la poêle pour voir si l'omelette était assez dorée.
Elle fut épouvantée. L'omelette était bien là, dans la graisse bouillante. Mais elle avait pris l'aspect d'un visage curieusement ridé, sombre et renfrogné, avec une bouche, deux yeux et un nez. Un œil était grand ouvert, l'autre à demi-fermé, et ils louchaient tous deux méchamment. Le nez, boursouflé, menaçait d'éclater et la bouche se tordait en une moue de dépit.
A ce moment-là, l'omelette se mit à parler : 
- Ah! ah! dit-elle, vous voulez donc me dévorer ? Je ne suis pas d'accord ! 
Et, courroucée, elle se coucha sur le flanc, puis se redressant, sauta hors de la poêle et s'enfuit par la porte. La mère lui ordonna : 
- Omelette, reste là !
Mais l'omelette refusa d'obéir et la pauvre femme la poursuivit, une cuiller dans une main et la poêle dans l'autre, en criant : 
- Arrêtez-la ! arrêtez-la !
Elle réussit enfin à saisir la fuyarde par un bout, mais s'aperçut qu'elle devait courir avec elle sans pouvoir la lâcher. Et les enfants, les uns derrière les autres, se cramponnaient à son tablier et couraient à sa suite. Le grand-père, qui voulait retenir le cadet, resta pris et dut courir, lui aussi. Collés les uns aux autres, ils étaient entraînés par l'omelette endiablée. En cours de route, ils rencontrèrent un chat au poil hérissé, qui dit en son langage : 
- Laisse-moi t'avaler, succulente omelette !
Mais celle-ci grogna :
- Accroche-toi au grand-père si tu as envie de nous suivre.
Un peu plus loin, un coq perché sur un fumier s'écria de sa voix rauque :
- Délicieuse omelette, avec quel plaisir je te mangerais ! 
L'omelette répliqua : 
- Eh bien, tiens-toi à l'oreille du chat, et tu seras aussi de la fête. 
Ce fut ensuite le tour d'une vache tachetée qui revenait de l'abreuvoir.
- Toi, s'écria-t-elle à l'adresse de l'omelette, tu ferais bien mon affaire ! 
- Tout doux, ma belle, railla l'omelette, saisis d'abord une plume du coq et nous verrons...
Il en alla de même de la cigogne, qui était justement à jeun. 
- Goûte tout d'abord un poil de la vache, dit l'omelette, et tu obtiendras peut-être ce que tu convoites ! 
C'était un spectacle pittoresque que ce singulier cortège avec l'omelette en tête et la cigogne en queue et, entre elles, la mère, les sept enfants, le grand-père, le chat, le coq et la vache. En chemin, ils rencontrèrent un cochon. Comme chacun le sait, cet animal est très vorace. 
- C'est exactement ce que souhaitais, grogna-t-il, il y a si longtemps que je n'ai pas mangé d'omelette. Arrête-toi donc que je puisse t'engloutir !
Un cochon qui a faim, crie ; c'est pourquoi il n'entendit pas l'omelette qui lui conseillait de s'accrocher à la cigogne pour avoir sa part du festin. Il trotta aussi, il est vrai, mais seul, à côté de l'omelette, de la mère, des sept enfants, du grand-père, du chat, du coq, de la vache et de la cigogne, et sans être lié à eux. Et tout en courant par monts et vaux, il criait sans arrêt : 
- Sois donc raisonnable, omelette stupide, tu finiras par tomber si tu ne t'arrêtes pas !
Vers le soir, le cortège arriva au bord d'une rivière qu'aucune passerelle ne franchissait. Pas le moindre bac non plus. L'omelette fut dansl'embarras :
- Pourrai-je ou ne pourrai-je pas m'en tirer à la nage ?  se demanda-t-elle.
Mais le cochon, empressé, se hâta de lui dire : 
- Je te porterai volontiers sur l'autre rive, car un cochon, c'est gras et la graisse ne s'enfonce pas.  L'omelette se rendit à ces raisons, sauta sur le groin du porc qui se jeta allègrement à l'eau. "Les autres, pensa-t-il, resteront en arrière et l'omelette entière sera pour moi."
Au milieu de la rivière, l'omelette se sentit prise d'inquiétude. "Saprelote, se dit-elle, c'est que le cochon va te manger, et ça ne me dit rien d'être mangée par un cochon."
Elle prit son courage à deux mains, sauta à l'eau, revint à la nage, retrouva la mère et retourna dans la poêle. Là, elle se tint tranquille, comme toute omelette qui se respecte doit le faire. Et la mère put la partager en treize morceaux. Les convives se rangèrent autour de la poêle et chacun reçut sa part : la mère, les sept enfants, le grand-père, le chat, le coq, la vache et la cigogne. Et l'omelette conclut : "C'est bien ainsi !"
Le cochon pensait, lui, que l'omelette s'était cachée dans la terre. Et il commença à chercher. Mais il ne la trouvera jamais, dût-il fouiller le sol pendant mille ans...

***
Conte d'Allemagne

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