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mardi 18 octobre 2011

Je m'appelle Dracula - Une infâme légende (1)

Une infâme légende
A la nuit tombante, une berline noire, aux rideaux baissés, pénétra dans la cour d'un hôtel particulier du marais. Le cocher sauta de son siège, flatta l'encolure des chevaux noirs baignés de sueur et referma la grille. Puis il ouvrit la portière et resta figé, au garde-à-vous, tandis que son maître sortait de la voiture.
C'était un personnage de haute taille, mince et droit. Vêtu d'une redingote noire, d'une cape et d'un chapeau haut de forme, balançant négligemment une canne à pommeau d'argent dans sa main gantée de noir, il traversa la cour pavée et entra dans la maison. Les derniers rayons du soleil couchant éclairèrent un visage pâle, au nez busqué, aux yeux profondément enfoncés dans les orbites.
Il monta l'escalier quatre à quatre, jusqu'au troisième étage. Là, il emprunta une échelle de meunier et déboucha dans une pièce carrée, entièrement tendue de noir, dont l'unique fenêtre donnait directement sur les toits. la pièce était meublée simplement, mais avec goût : un secrétaire en acajopu, une lampe, un miroir, une chaise à haut dossier, une petite bibliothèque et un coffre en bois sombre, patiné par le temps, de forme allongée.
Après avoir allumé la lampe à pétrole, le personnage se débarrassa de sa cape et de son chapeau et ferma les lourds rideaux de velours noir. D'un tiroir du secrétaire, il sortit une plume, de l'encre et du papier. Alors, seulement, il s'assit, et commença à écrire....

***

Paris, le 4 novembre 1897.
Quatre mois se sont écoulés depuis la parution de cet abominable livre.. Quatre mois pendant lesquels j'ai dû me cacher pour fuir la haine d'une populace excitée par le scandale, la curiosité des journalistes et l'acharnement d'une secte bien décidée à me perdre. Sans parler des limiers de Scotland Yard que j'ai fini par semer sur la grève de Douvres. Cette fois, me voici bien à l'abri. Même leur fameux Sherlock Holmes aurait du mal à me trouver. Pourtant, mon cœur est lourd. Une fois de plus, j'ai dû prendre le chemin de l'exil, m'enfuir comme un voleur. Le gouvernement  de Sa Gracieuse Majesté n'a pas voulu de moi. Espérons que Paris se montrera plus hospitalier.
Si je prends la plume ce soir, c'est pour rétablir la vérité, réfuter les mensonges ignobles qu'a répandus sur mon compte un individu - qu'il soit maudit jusqu'à la fin des siècles ! - nommé Bram Stocker, l'auteur de ce livre infâme qui porte désormais mon nom.
Derrière ce livre se dissimule une conspiration qui a bafoué mon honneur et mis ma vie en danger. Mais un jour viendra où ces criminels seront châtiés. En attendant, ces quelques feuillets, que je confierai demain à mon coffre de la Banque de France, sauront me protéger de la calomnie et garantiront ma bonne foi.
Je m'appelle Dracula. Je suis né en Transylvanie, au cœur de la Vieille Europe, dans un pays sauvage de montagnes et de Forêts, au-delà des Alpes. C'est là que j'ai passé mon enfance, dans un château au nom oublié. Autrefois, j'avais plaisir à m'asseoir près du torrent qui coulait au pied des murailles, sur une grosse pierre plate, seul avec mes livres. Bercé par le doux  grondement de l'eau, je me plongeais dans l'histoire de ma famille.
Mon plus lointain ancêtre, le comte Vlad Dracul, fut admis par Sigismond de Luxembourg, empereur d'Allemagne, roi de Bohême et de Hongrie, dans l'ordre du Dragon Renversé. C'est pourquoi on l'appelait "Vlad le Dragon", du temps où il combattait les Turcs.
C'était un homme fier et courageux, mais les paysans ne l'aimaient pas. Sans doute pensèrent-ils, lorsqu'ils virent leur prince porter l'insigne de ce serpent ailé et griffu, lançant des flammes par les naseaux qu'il avait conclu un pacte avec le démon, puisqu'ils le surnommèrent "Vlad le Diable". Son fils porta également ce surnom.
Les archives du pays regorgent de récits relatant les atrocités commises par cet homme, non seulement au détriment des Turcs, mais aussi de son propre peuple. C'était, dit-on, un "monstre assoiffé de sang" qui prenait plaisir à faire souffrir ses victimes, inventant sans cesse de nouvelles façons de les torturer. Il mourut en 1476.
Après sa mort, les gitans qui campaient au pied du château commencèrent à colporter une légende. C'est elle qui, transmise de siècle en siècle, est à l'origine de mon infortune actuelle.

***

D'après cette légende, mon ancêtre aurait été condamné à expier ses forfaits pour l'éternité sous la forme d'un mort-vivant. Une variante de la même légende en fait une sorte d'oiseau ou de chauve-souris qui prend son vol après le coucher du soleil et se nourrit de sang humain. Bref, disons le mot : un vampire. Depuis que Bram Stocker a publié son livre infect, nul n'ignore les mœurs de ces prétendus vampires, qui dorment le jour dans des cercueils, détestent l'ail, se transforment à volonté en loups ou en chauve-souris, et dont on ne peut se débarrasser qu'en leur enfonçant un pieu dans le cœur (quelle horreur!)
Ah ! J'oubliais le principal : le meilleur moyen pour repérer un vampire serait de lui tendre un miroir. En effet, les vampires, dit-on, sont privés de reflet. Si la glace reste vide, c'est que vous avez affaire à l'un de ces monstres.
Bref, tout ceci n'aurait aucune importance si le hasard n'avait fait de moi l'unique héritier du titre de comte Dracula. Je ne raconterai pas ma jeunesse, elle est sans intérêt. Disons simplement qu'après des études de droit à l’université de Bucarest, je me retirai dans la solitude de notre château. Mes parents, qui voyageaient beaucoup, avaient péri tous deux dans un naufrage, au cours d'une malheureuse croisière aux Canaries, et plus rien ne me retenait dans ce pays. Je décidai donc de le quitter, et fixai mon choix sur l'Angleterre. Londres est - ou plutôt était - une ville chère à mon cœur, et j'envisageai d'acheter une maison non loin de la capitale. Par courrier, je chargeai un homme de loi qui avait bien connu mon père, M. Hawkins, de régler toutes les formalités d'achat. Immobilisé par une crise de goutte, Hawkins m'envoya un de ses employés, un certain Harker, pour me faire signer le contrat d’achat de la maison.
Dès son arrivée, le jeune Harker fit preuve d'un comportement qui d'abord m'étonna, puis m'inquiéta. Harker était un garçon nerveux, au visage dévoré de tics. La dernière étape de son voyage jusqu'au château semblait l'avoir terrorisé. Il est vrai que les loups qui errent parfois dans la montagne en sont pas particulièrement rassurants, et je m'employai à le calmer. Plus tard, une légère coupure qu'il s'était faite en se rasant fut le prétexte d'un incident stupide. Comme je tendais la main pour lui donner un morceau de coton, il eut un geste brusque et fêla le charmant miroir vénitien qu je tenais de ma mère. Furieux de sa maladresse, j'ouvris la fenêtre et jetai le miroir qui alla se briser en mille morceaux dans la cour.
Après cet incident, son équilibre mental s'altéra de façon alarmante. Il restait prostré dans sa chambre et en sortait que pour les repas. La première fois, lorsque je lui expliquai qu'il mangerait seul, un ulcère à l'estomac m'obligeant à m’alimenter à heures fixes, il roula des yeux fous et faillit quitter la table. Le soir, il se barricadait dans sa chambre. Je l'entendis plusieurs fois sangloter.
Une nuit, alors que je me brossais les dents avec de l'eau de Botot - mes gencives sont sujettes à des saignements et je prends bien soin de les désinfecter quotidiennement - , il surgit dans l'embrasure de mon cabinet de toilette, poussa un grand cri et courut s'enfermer à double tour.
Le lendemain, des Tziganes que j'avais autorisés à camper dans la cour du château m'apportèrent deux lettres que Harker leur avait jetées en cachette par la fenêtre de sa chambre. L'une était adressée à sa fiancée, l'autre à son employeur, M. Hawkins. Cet acte bizarre me mit en fureur, et je brûlai les lettres pour le punir de son impolitesse.
Dans les jours qyi suivirent, l'état de Harker empira. Finalement, la veille de notre départ pour l’Angleterre, il disparut. J'eus beau organiser plusieurs battues autour du château, il me fut impossible de le retrouver. C'est donc avec tristesse que je me mis en route, embvarrasé à l'idée d'expliquer au bon M. Hawkins que son commis s'était évanoui dans la nature.

***
Olivier Cohen
"Je m'appelle Dracula"
Au Livre de Poche Jeunesse
Illustrations de Philippe Berthet

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