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samedi 22 octobre 2011

Je m'appelle Dracula - La chasse au vampire (5)

 Tandis que je réfléchissais aux moyens de mettre mon projet de revanche à exécution, les premières critiques de ce livre infâme parurent dans la presse. Ce fut un déluge de louanges, que dis-je, un raz de marée d'éloges. Stocker était porté aux nues, son livre était un chef-d’œuvre impérissable, etc. Je bouillais d’indignation. Il fallait passer à l'action sans plus tarder. Grâce à Andrew, qui me servait désormais de valet, et que j’avais envoyé chez l'éditeur où il s'était fait passer pour un admirateur de l'auteur de Dracula, je m'étais procuré l'adresse de Stocker.
Une nuit, après avoir blanchi mon visage avec du talc et rougi mes lèvres à l'aide d'un bâton de maquillage, je m’enveloppai dans ma cape noire et sortis, armé d'une lourde canne. Il me fallut peu de temps pour atteindre le domicile de ma victime à proximité de Marble Arch. Je frappai trois coups impérieux qui restèrent sans réponse. Voyant que la poignée tournait sans difficulté, je poussai la porte et j'entrai. Je fis quelques pas dans un couloir obscur, et remarquai qu'un rai de lumière filtrait sous une porte qui, d'après sa situation, devait être celle du salon. Comme je m'en approchais, le battant s'ouvrit à toute volée et un visage familier apparut en pleine lumière.
- Van Helsing ! m'écriai-je. J'aurais dû m'en douter. mais peut-être préférez-vous qu'on vous appelle Bram Stocker, monsieur l'écrivain ? dis-je en avançant d'un pas.
Van Helsing avait reculé jusqu'au milieu de la pièce. Avec une agilité étonnante, il bondit vers une étagère et se saisit d'un énorme crucifix qu'il éleva au-dessus de sa tête. Un lustre de cristal de Venise éclairait le salon, et la réflexion de cette masse de verre brillante sur le crucifix m'éblouit un instant. Je portai les mains à mon visage et titubai. Était-ce l'air raréfié de la pièce, ou l'imperceptible odeur d'ail qui y régnait ? Toujours est-il que je fus pris d'un malaise. Comme dans un mauvais rêve, je vis Van Helsing fouiller fébrilement dans une malle en osier pour en extraire un pieu et un marteau.
Au même instant, je me sentis tiré en arrière et soulevé de terre par une force herculéenne, comme si un géant m'avait pris à bras-le-corps pour me hisser sur son épaule, tel un pantin. Je me souviens  des cris de dépit de Van Helsing, d'une cavalcade dans un escalier, d'une voiture lancée au galop sur les pavés inégaux. Quand je revins à moi, je reconnus l'haleine empestée de whisky qui me soufflait au visage. C'était Andrew. Inquiet de me voir si taciturne ces derniers jours, il m'avait suivi jusque chez Van Helsing. Son intervention m'avait sauvé la vie.
Pendant que je me remettais, affalé dans le seul bon fauteuil de mon studio, Andrew me regardait avec déférence.
- Des ennuis, patron ? articula-til.
- Je le crains, mon bon Andrew. veux-tu t'approcher de la fenêtre et jeter un coup d'oeil dans al rue, sans bouger le rideau ?
- Il y a un type sur le trottoir d'en face, derrière un pilier de la porte cochère. Attendez... en v'là un autre qui rapplique. C'est un bobby.
- Que font-ils ?
- Y causent. Comme qui dirait qu'y-z-en ont après vous.
- Très juste, Andrew. Je vais avoir besoin de ton aide.
Je passai la nuit à mettre mes affaires en ordre. J’écrivis plusieurs lettres à l'intention de MM. Cookson, Cookson & Cookson et de leurs correspondants à Paris, ainsi qu'à mon banquier, jetai du linge et quelques objets personnels dans un sac de voyage, consultai un plan de Londres et donnai à Andrew un certain nombre d'instructions. Vers quatre heures, j’allai m’étendre sur mon lit pour prendre un peu de repos.
Je fus réveillé par la poigne solide du valet.
- Patron, vite, venez voir.
Il m'entraîna à la fenêtre. Dans la lumière blafarde du petit jour, une foule hétéroclite avait commencé à se rassembler devant la maison, contenue par un rang de bobbies en uniforme. Des poings se levaient, des voix scandaient : "A mort, le vampire ! Dracula, scélérat, le peuple te pendra !".  Au premier rang, j'aperçus Van Helsing, Holmwood et Seward, au milieu d'un groupe de journalistes.
- Parfait, Andrew, allons-y.

***

Nous quittâmes le studio pour gagner les toits, grâce à une trappe dont Andrew avait pris soin de vérifier le fonctionnement. Il avait également disposé des planches qui nous servirent de pont pour passer d'un immeuble à l'autre. Fouetté par l'air vif, je marchais vite, comme un sentier de montagne, insensible au vertige, plein d'une sombre gaieté.
- Eh bien, Andrew, dis-je en me retournant vers mon compagnon qui me suivait en soufflant comme un phoque. Dépêchons !
Laissant derrière nous les uniformes qui cernaient le quartier, nous atteignîmes un dépôt de voitures où Andrew loua un coupé. Puis ayant passé sans encombre les portes de la ville, nous prîmes la direction de Douvres.
Averti par un pressentiment, j'arrêtai la voiture à trois miles de la côte et demandai à Andrew de partir en reconnaissance. Notre lieu de rendez-vous était un vieux cimetière désaffecté. C'est là que j’attendis le retour d'Andrew, en somnolant vaguement au milieu des pierres tombales verdies par la mousse.
Andrew revint à la tombée de la nuit. Trompant la vigilance de la police, qui infestait les environs, il avait réussi à convaincre un marin, moyennant finance, de nous conduire jusqu'à Boulogne. Nous devions le retrouver à minuit, sur une grève fréquemment utilisée par les contrebandiers de son espèce. Andrew avait eu la présence d'esprit d'acheter les journaux du soir. "Un monstre en liberté", titrait le Clarion, sur cinq colonnes. Et l'Observer : "Chasse au vampire dans l'Edgware Road". Le Times , lui, se bornait à annoncer : "Un étranger indésirable sur le sol du Royaume-Uni pris en chasse par Scotland Yard".
A l'heure dite, nous nous retrouvâmes sur la grève, à guetter le signal du passeur. Andrew avait emporté avec lui une des lanternes du coupé. Lorsque le signal troua la nuit, nous lui répondîmes selon le code convenu. Quelques minutes plus tard, un bruit d'avirons se fit entendre sur notre gauche.
- C'est lui, fit Andrew. Allons-y, patron.
Au moment où la barque émergeait de la brume, une voix retentit du haut de la falaise, amplifiée par l'écho :
- Halte-là ! Au nom de la Reine !
Pressé par Andrew, je pataugeai dans l'eau noire, vers les bras qui se tendaient depuis le bateau. Deux autres sommations résonnèrent, immédiatement suivies par des claquements secs. Un bourdonnement d'abeille frôla ma joue et souleva de petites gerbes d'écume devant moi. Un tir nourri éclata, plus proche. Sans doute, la patrouille avait-elle pris pied sur la plage. Une fois à bord du brick qui nous attendait, à quelques encablures, nous cinglâmes vers la côte française. Le surlendemain, nous étions à Paris, épuisés.
Ma sinistre renommée nous y avait précédés, mais je dois dire que la Sûreté française mit une certaine mollesse à collaborer avec la police de Sa Majesté. Néanmoins, je m'astreignis, pendant plusieurs semaines, à vivre dans la clandestinité. Andrew s'employa à me trouver un logement décent et de faux papiers. Pour l'état civil, je me nomme Dracole, et j'exerce à domicile l'honorable profession d'antiquaire.

***

Ainsi s'achève, provisoirement, la relation de mes aventures. Elle en sera vraiment terminée qu'avec le châtiment des trois félons. Alors ma vengeance sera consommée, et mon honneur restauré.
Et quelque chose me dit que ce jour n'est pas si loin.
***

Le comte Dracula posa sa plume et se frotta les tempes de ses longues mains blanches. Le clocher des Blancs-Manteaux venait de sonner la demie de deux heures.
Le comte se leva, tira les rideaux qui voilaient les fenêtres à croisillons, et, le front appuyé contre la vitre, plongea son regard dans les ténèbres. Paris dormait. Dans le lointain, une chouette lança son cri. La ville appartenait aux oiseaux de nuit.
Dracula poussa un long soupir. Il revêtit sa cape, prit sa canne. Lorsqu'il se pencha pour souffler la lampe, nulle image ne se refléta dans le miroir posé près d'elle.

***
Olivier Cohen
"Je m'appelle Dracula"
Au Livre de Poche Jeunesse
Illustrations de Philippe Berthet 
***
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du même auteur.
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