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mardi 22 février 2011

La chapelle de Trigavoux ou la chèvre a pris le loup !


Au village de Trigavoux en Bretagne il y a une petite chapelle. Elle est au coin d'un bois, tout près de la route, au bout d'une avenue de sapins. Une jolie fontaine, claire et vive, bruit à côté.
Je l'ai vue bien des fois, cette petite chapelle, elle est bien simple, vieille, un peu délabrée, avec un toit moussu et sa porte branlante, toujours entr'ouverte. Et pourtant elle est célèbre dans le pays, à vingt lieues à la ronde !
C'est que là s'est passée un jour, - je ne sais pas au juste l'époque, mais il y a bien longtemps ! - une chose merveilleuse, inouïe, incroyable : c'est là où la chèvre a pris le loup !
Ordinairement c'est le loup qui prend la chèvre !
Or je vais vous raconter l'histoire, comme on me l'a racontée à moi-même dans le pays.

Un jour donc, une biquette blanche paissait dans un champ voisin, attachée par une longue corde à un piquet de bois enfoncé en terre. C'était, vous comprenez, pour qu'elle ne pût pas s'échapper. Chaque matin, on l'attachait ainsi dans le champ ; et, le soir, les enfants venaient la détacher pour la ramener à l'étable.
Pourquoi ne vinrent-ils pas ce soir là, comme à l'ordinaire ? C'est ce qu'on ne m'a pas dit. Peut-être ils l'avaient oubliée. - Le soir arrive, et puis la nuit. Personne.
La pauvre chevrette abandonnée, toute seule dans la nuit, se mit à bêler d'une voix tremblotante ; elle appelait de toute sa force, bê, bê..., pour qu'on vînt la chercher.
Ce fut le loup qui entendit.
Les bois sont bien noirs... Et voilà qu'au fond du bois, dans le lointain, on entend un hurlement : hou ! hou !... "C'est le loup," se dit la chevrette.
Peu à peu, le hurlement se rapproche...
Ah, comme elle eut grand peur, la malheureuse créature, quand elle aperçut dans l'ombre, derrière la haie, deux grands yeux qui luisaient comme deux charbons ! Elle eut si grand'peur, si grand'peur, et, pour s'échapper, elle fit un si violent effort, donna une secousse si terrible, au risque de s'étrangler, que le piquet fut arraché de terre. Et alors elle s'élance comme une folle, au hasard, traînant la corde et le piquet, qui bondissait derrière. Le loup courait après elle.
Elle franchit d'un bond la route ; l'avenue de sapins est devant elle, elle s'y jette à corps perdu, toujours suivie par le loup.
Or, au bout de l'avenue, était, vous vous en souvenez, la petite chapelle avec sa porte entr'ouverte : la malheureuse bête s'y précipite, heurte violemment la porte, la porte cède un peu, le chèvre entre...
Le brigand de loup entre à sa suite. Ah ! elle est perdue, la pauvre biquette...
Mais voilà que d'un bond elle se retourne, avant que le loup eût le temps de la saisir ; elle s'enfile par l'ouverture étroite de la porte entrebâillée : le piquet qui traînait derrière, au bout de la corde, se trouve, je ne sais comment, pris en travers de la porte, la chèvre tire, tire, la porte se referme... et le loup est pris !
Le lendemain, dès l'aube, des paysans qui passaient sur la route trouvèrent la pauvre chevrette blanche qui tirait toujours la corde de toute sa force, et bêlait d'une manière désespérée. Ils la délivrèrent. Et quant au loup enfermé dans la chapelle, l'histoire ne dit pas bien positivement ce qu'il devint ; mais je crains bien qu'on ne lui ait fait un mauvais parti...
Il le méritait, du reste.

Quand vous irez en Bretagne, et que vous passerez par le joli village de Trigavoux, vous demanderez le Bois au loup ; on vous montrera l'avenue, la fontaine, et la vieille petite chapelle avec son toit moussu et sa porte branlante, toujours entr'ouverte. Et on vous dira :
"C'est la chapelle de Trigavoux
Où la chèvre a pris le loup !"

***
C. DELON - Légende de 1885

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