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Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


mercredi 29 avril 2009

Les deux muguets

Deux muguets, Blanchette et Rosette, croissaient à la lisière d'un bois, à flanc de coteau. Elles étaient soeurs et portaient de ravissantes robes qui brillaient comme de la soie. On sait que les muguets ont des voix fines comme la timbre d'une clochette, et c'est un plaisir de les entendre jaser aux derniers rayons du soleil couchant. Or la robe de rosette était striée d'un rose tendre, tandis que Blanchette portait une toilette de la blancheur éclatante de la neige ; on ne pouvait rien voir de plus lumineux.
Elles s'aimaient d'amour tendre et pourtant, comme il arrive entre frères et soeurs trop souvent, hélas, un soir les deux soeurs se prirent de querelle au sujet de leurs robes, chacune prétendant avoir la plus belle.
Rosette se mit tout à coup à crier :
- Ma robe est bien plus belle que la tienne.
- Penses-tu, répliqua vivement Blanchette, la mienne vaut cent fois la tienne.
Peut-on se laisser dire cela ? La dispute s'envenima et les voix, d'ordinaire si gentilles et douces, se firent criardes comme le croassement des corbeaux. Ah, cela vous faisait mal à les entendre.

Tel était probablement le sentiment de M. Strobile, un cône de sapin gros et brun, qui pendait à une branche bien au-dessus des deux fleurs. Les cris qui montaient du pré lui donnaient tellement sur les nerfs qu'il finit par trembler de rage. N'y tenant plus, il bondit sur le sol.
Patati, le voici par terre, couché sur le dos comme un hanneton qui ne peut plus se retourner. Il avait voulu sauter entre les deux fleurs qui se disputaient, pour les séparer sans doute, mais dans son aveugle colère, il avait mal calculé son élan et était tombé trop à gauche.
C'était terrible !
Naturellement, plus moyen pour lui de retourner sur son sapin. La dispute des deux clochettes lui sonnait dans les oreilles sans qu'il pût s'y soustraire. Il avait beau protester, gémissant et grognant, les deux fleurs ne l'écoutèrent pas et n'en continuèrent pas moins leur sotte discussion.
Mais le vent, qui avait facilité sa descente de l'arbre, eut pitié de lui et voulut intervenir en fourrant ses grosses pattes dans les cheveux des deux fleurs. Rien n'y fit.
- Blanc bec, cria rose à Blanchette
- Crête de coq, répondit l'autre d'une voix railleuse.
Que fit le vent ?
Avec ses bottes de sept lieues, il courut derrière les montagnes où son frère, M. Tonnerre, et son cousin, M. l'Eclair se trouvaient justement réunis.
- Venez, leur cria-t-il, vous allez vous amuser !
Empressés, les deux se levèrent, disant à leur domestique, la Pluie, de les suivre et, en compagnie du Vent, ils passèrent par-dessus la montagne.
Arrivés au-dessus des muguets qui se querellaient toujours, ils se cachèrent derrière un nuage noir, pour mieux écouter les deux fleurs qui étaient maintenant comme deux chats prêts à se griffer et à se cracher à la figure.
Ce spectacle peu édifiant indisposa d'abord M. le Tonnerre qui poussa un sourd grognement. M. l'Eclair enfonça sa lance dans le nuage et fit une large déchirure, qui apparaissait comme une tâche jaune.
A cet instant, M. le Tonnerre, toujours plus irrité, éclata en grondements forts et le Vent, soufflant à pleines joues, fit rouler son ami Strobile sous une pierre où il serait à l'abri, car la Pluie versa de grosses larmes sur les deux fleurs querelleuses ; c'étaient de véritables cascades.
Ah, que les deux clochettes tremblaient ! L'envie de se disputer leur avait passé depuis un bon moment ; elles ne sentaient plus que l'eau et le froid, elles courbaient leurs petites têtes, si orgueilleuses tout à l'heure ! Lorsque le Tonnerre, l'Eclair et la pluie eurent fait leur oeuvre, il ne restait à ces pauvres fleurs de toute leur splendide toilette que de misérables loques trempées et sales.
- Bonté divine, comme te voilà arrangée, dit rosette, d'une voix lamentable.
- Et toi, répliqua Blanchette, on dirait un ramoneur.
Elles s'affaissèrent sur l'herbe et leurs âmes affligées se réfugièrent dans la terre, glissant jusque dans les racines.
M. Strobile, le cône de sapin, avait assisté sous sa pierre à cet effrayant spectacle dont la fin était si triste. Il plaignit les deux petites fleurs, puis son âme s'envola sur le sapin, car les âmes des plantes ne meurent pas. Les végétaux et les fruits passent, mais l'âme des plantes, selon leur essence, s'en retourne d'où elle est venue, dans les racines sous la terre, dans les troncs des arbres et des buissons.
Après cela, tout rentra dans le calme pour des mois. Il y avait longtemps que le Tonnerre, l'Eclair et la Pluie s'étaient retirés derrière les montagnes.

L'hiver vint.
La place où les muguets avaient poussé était recouverte d'une neige profonde; de nuit, le renard rouge, qui fouine partout, arrivait là pour causer avec sa cousine, la chouette, de tout ce qui s'était passé dans cet endroit. Mais un beau jour, bien plus tard, un bel oiseau noir au bec doré était perché sur le sapin débarrassé de neige; et il chantait, cet oiseau, lançant en trilles mélodieux la belle promesse :
- Le printemps revient.
Le joli mois de mai revint dans le pays et les âmes des muguets se réveillèrent.

Le jour vint où Rosette et Blanchette, les deux muguets, se dressaient de nouveau dans l'herbe à la lisière du bois. Ces deux fleurs avaient des robes merveilleuses; l'une était rose et l'autre pâle comme la neige. Les deux se regardaient. Mais leur humeur était changée, il semblait à chacune que jamais elle n'avait aimé autant sa soeur.
Comme dans un rêve, Blanchette commença à faire tinter sa clochette, et comme en rêve, Rosette se mit à vibrer à l'unisson :
- C'est le joli mois de mai ! C'est le joli mois de mai !
Quelle musique, on aurait dit des cloches véritables !
M. Strobile, le cône de sapin, se trouvait de nouveau sur sa branche et entendit tout cela. Cela lui faisait un effet, comment vous dire ?
Il en était un peu grisé et, patati, il tomba de l'arbre et, pour cette fois, droit au milieu des deux fleurs. Rosette, effrayée, poussa un cri :
- Eh mon Dieu !
Mais le Vent lui susurra à l'oreille :
- Du calme, du calme !
Il ne vous fera pas de mal. Il vous aime.

Blanchette reprit sa sonnerie et Rosette l'accompagna. Le cône poussa un soupir de contentement et sa poitrine se gonfla de joie. Tout à coup, on entendit gronder derrière la montagne. C'étaient des éclats de voix qui firent peur à Blanchette, mais M. le Vent, prenant sa voix la plus douce, chuchota.
- Du calme ! Ne vous alarmez pas. Est-ce que vous n'entendez pas que M. le Tonnerre rit ?
Alors les muguets surent qu'ils n'avaient rien à craindre, ils se penchèrent sur le brun M. Strobile et lui chantèrent une chanson après l'autre. Le soleil se glissait à travers les sapins et se faisait radieux. M. Strobile, le cône , transpirait de plaisir. Celui qui, en mai, monte dans la forêt à flanc de coteau peut l'y voir encore.
Mais ne le touchez pas !
Un cône de sapin qui transpire est gluant.



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