BIENVENUE

Des petites histoires à retrouver avec plaisir ou à faire découvrir à vos enfants


jeudi 5 mars 2009

Le Ballon rouge

Aujourd'hui paraît le nouveau recueil d'histoires inédites du Petit Nicolas, le héros de Goscinny, illustrées par Sempé. Voici l'une d'elles en exclusivité, racontée dans l'Est Républicain du 5 mars 2009.

Jeudi après-midi, je suis allé avec maman faire des courses dans un grand magasin, avec des escaliers mécaniques et des tas et des tas de monde, et moi je n'aime pas beaucoup aller faire des courses ; surtout quand c'est pour m'acheter des choses dont je n'ai pas besoin, comme des chemises ou des pyjamas ; sauf pour l'escalier mécanique, qui est très rigolo, et c'est dommage que maman ne me laisse pas descendre par celui qui monte, parce que ça c'est vraiment amusant. Je l'ai fait une fois, ça fait très longtemps, et je n'ai pas eu de dessert ce soir-là. C'était de la tarte aux pommes.
Quand maman est allée payer, le vendeur, qui était très gentil et très bien peigné, a dit :
- Et nous avons une petite surprise pour le petit garçon. Un joli petit ballon en baudruche !
Et au-dessus du comptoir, il y avait des tas de ballons qui se balançaient, des rouges et des marrons, avec le nom du magasin écrit dessus, comme ceux que vend un monsieur dans le square du quartier, sauf que ceux du square n'ont pas le nom du magasin écrit dessus.
- Écoutez, a dit maman, je ne crois pas que...
- Oh oui ! Oh oui ! j'ai crié.
- Mais bien sûr, a dit le vendeur. Il a droit à son petit ballon, le petit jeune homme ! Tu en veux un rouge ou un marron ?
- Un rouge ! j'ai crié.
- Vous avez vu ? a dit le vendeur à une dame qui était derrière le comptoir. Ce sont toujours les rouges qui partent les premiers. Il faudrait que j'en parle à la direction.
Et puis le vendeur a pris un chouette ballon rouge par la ficelle, et il m'a dit :
- Donne-moi ton petit doigt. Il ne faut pas qu'il s'envole, le joli petit ballon !
Et le vendeur m'a attaché le bout de la ficelle au doigt, et le ballon il se balançait juste au-dessus de ma tête.
- Et fais bien attention de ne pas le faire éclater, hein ? m'a dit le vendeur en rigolant.
- On va essayer, a dit maman, sans rigoler.
Et nous sommes sortis du magasin. Moi, j'ai baissé mon doigt pour mettre le ballon devant ma figure, et à travers, c'était chouette comme tout, on voyait tout rouge, et je me suis cogné contre un monsieur.
- Mais fais attention, Nicolas ! m'a dit maman. Tu vas faire éclater ton ballon, et tu vas me faire un drame, après.
- Ah ben non, alors ! j'ai dit. Il faut pas qu'il éclate, parce que demain je vais l'emmener à l'école, le ballon, et avec les copains, on va bien rigoler !
- Oui, m'a dit maman. En attendant, essayons de l'emmener jusqu'à la maison, ton ballon... Tiens ! Tu sais ce qu'on pourrait faire ? On pourrait le dégonfler, le ballon, comme ça, il ne pourrait rien lui arriver, et à la maison, tu n'aurais plus qu'à le regonfler.
Moi j'ai expliqué à maman que c'était pas possible, parce que quand on le gonfle soi-même, le ballon, il ne vole plus, et un ballon qui ne vole pas, c'est beaucoup moins bien. Maman a fait un gros soupir et puis elle a dit que bon, bon, mais que je fasse pas un scandale s'il arrivait quelque chose à mon ballon. C'est drôle, elle est très nerveuse, maman, quand elle vient avec moi dans les magasins. Nous sommes allés prendre l'autobus qui nous emmène à la maison, et il y avait une queue qui attendait, et dans la queue, il y avait un type de mon âge, qui avait un ballon du magasin, et il avait la figure sur son ballon, et il mordait dedans, et ça n'a pas raté, bing ! le ballon a éclaté, et le type s'est mis à pleurer et à crier, et une dame qui était avec le type lui a dit des tas de choses tout bas, et le type s'est mis à donner des coups de pied dans le trottoir, alors la dame a donné une claque au type qui a pleuré encore plus fort, et il y avait des gens qui rigolaient et d'autres qui n'étaient pas contents que la dame ait donné une baffe au type, alors la dame est partie avec le type, et maman m'a regardé moi, et puis le ballon, elle a ouvert la bouche, et elle n'a rien dit. Quand l'autobus est arrivé, tout le monde a couru vers la porte pour monter, mais maman m'a retenu par le bras, et elle m'a dit :
- Tiens, Nicolas, je te propose quelque chose : dans l'autobus, nous allons être bousculés. Si nous rentrions à pied ? Ce n'est pas si loin.
Moi j'ai dit que d'accord, et nous sommes partis, maman et moi, et j'aime bien marcher, surtout avec un ballon, même si c'est encore assez loin jusqu'à la maison.
Quand nous sommes arrivés, il était tard et nous étions fatigués, et j'ai couru vers papa, qui était dans le jardin, et qui s'est levé de la chaise longue.
- Papa ! Papa ! j'ai crié. Regarde ce qu'on m'a donné !
- Mais enfin, a dit papa, je commençais à être inquiet, moi ! Il est tard, je me demandais ce que vous étiez devenus !
- Je t'expliquerai, a dit maman. Je suis allée faire des courses avec le petit, et nous sommes revenus à pied. Je suis éreintée !
Et maman s'est laissée tomber sur la chaise longue, en faisant "ouf ! "
- Eh papa ! Dis papa ! j'ai crié. T'as vu mon chouette ballon ?
- Hmm ! Très joli, a dit papa. Bravo !
Et puis, il a regardé vers la haie du jardin, il a regardé mon ballon, il a fait un gros sourire, il s'est baissé vers moi, et il m'a dit tout bas :
- Blédurt est en train de tailler sa haie, on va lui faire une blague, tu veux ?
Bien sûr que je voulais, parce que j'aime bien faire des blagues avec papa, surtout quand on les fait à M. Blédurt. M. Blédurt est notre voisin, et papa et lui se font tout le temps des blagues. Ils sont très copains, sauf quand ils ne se parlent plus.
Alors papa a pris mon ballon, et nous nous sommes approchés de la haie derrière laquelle se trouvait M. Blédurt, en train de travailler avec des gros ciseaux. Papa m'a regardé en mettant son doigt devant sa bouche, et puis il a pris son canif, et pan ! il a fait éclater le ballon.
De l'autre côté de la haie on a entendu un gros cri, et le bruit des ciseaux qui tombaient par terre. Ce qu'on a pu rigoler, papa et moi, quand on a vu la tête toute rouge de M. Blédurt par-dessus la haie ! Terrible !
Et puis je me suis retourné, et j'ai vu que maman s'était levée de la chaise longue, et qu'elle nous regardait avec des yeux tout ronds.
Maman a été fâchée contre nous toute la soirée. On n'aurait pas fait cette blague si on avait su qu'elle y tenait tant que ça, au ballon, maman !

René GOSCINNY

2 commentaires:

  1. Un petit régal cette histoire. Merci de nous la faire partager.

    RépondreSupprimer
  2. C'est Monsieur Goscinny qu'il faut remercier pour avoir mis ce texte libre, en avant première du nouveau Petit Nicolas !! :=))

    RépondreSupprimer

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...